
Du côté des pédagogues |
Du côté des
ludologues |
(synthèse en grande partie réalisée avec "Théorie et pratique ludiques" de M. Mauriras-Bousquet : voir la page des ressources)
Un point de vue critique a
été relayé par un ministre de
l'Education Nationale :
"Trois grandes conceptions de
l'enseignement avaient déjà
été imaginées par les philosophes du
18e s. Idéalement, la première voulait laisser
une liberté absolue à l'enfant : c'est
l'éducation par le jeu, qui correspondait, selon une
analogie profonde avec la politique, aux premières figures
de l'anarchisme. La deuxième en est le contraire exact : le
dressage, équivalent de l'absolutisme, dont Rousseau avait
déjà noté qu'il convient sans doute
à des animaux mais non point à des
êtres libres. (...) Comment respecter la liberté
de l'enfant tout en lui enseignant une discipline ? Réponse
: par le travail. C'est lui qui fournit le "concept
synthétique", la solution de cette opposition frontale entre
le jeu et le dressage (...) A l'anarchie du jeu et à
l'absolutisme du dressage, succède ainsi le
"républicanisme" du travail (...) L'illusion
pédagogique par excellence, celle qui a fait tant de ravages
dans les dernières décennies, tient à
ceci : on a cru trop longtemps qu'il était possible de
séparer motivation et contrainte, qu'il fallait d'abord
intéresser les élèves pour les amener,
seulement dans un second temps, à travailler. Ne
caricaturons pas : c'est en partie vrai, et tous les enseignants le
savent. Mais c'est aussi largement une erreur (...) A bien des
égards, ce n'est pas la motivation qui fonde le travail,
mais l'inverse. N'ayons pas peur des mots : la culture scolaire peut et
doit être passionnante, mais sa finalité
première n'est pas de divertir. (...)" (Luc Ferry, Le Monde,
15/10/2003).
Paradoxalement, si beaucoup de pédagogues
reconnaissent l'importance du jeu chez l'enfant, peu acceptent qu'il
devienne un outil pédagogique à part
entière. S'ils portent aux nues le "jeu libre" (souvent pour
le petit enfant), le jeu pédagogique devient condamnable en
classe.
Les quelques pédagogues à avoir vraiment
proposé l'introduction du jeu en classe sont en effet fort
rares. Ils sont restés minoritaires. Certes, on avait bien
eu le droit à une timide introduction sous la plume de Montaigne et surtout
dans la pratique des collèges
jésuites (reposant surtout sur
l'émulation entre élèves), puis
quelques suggestions non systématisées avec Rousseau mais le 19e
s. est une période de rationalisation de l'acte
éducatif. Exit donc le jeu; la seule exception semble
être Froebel,
pédagogue allemand, sans doute le premier
théoricien du jeu (mais dont la pensée reste
confuse). Le meilleur représentant de cette tendance est le
philosophe Alain
qui plaide pour une nette séparation entre les
activités de la cour de l'école et celles de la
salle de classe ("Je
veux qu'il y ait un fossé entre le jeu et l'étude",
"Propos sur l'éducation"). Même un grand
pédagogue comme Jean
Château qui a consacré sa vie
à l'étude de l'importance du jeu chez l'enfant
("L'enfant et le jeu", 1967) considère que le jeu
n'est qu'un préalable au travail.
Le jeu fit son retour dans la pensée
pédagogique au début du 20e
s., mais surtout grâce aux pionnièr(e)s de
l'école maternelle, en particulier Maria Montessori, Edouard
Claparède, Ovide Decroly et ces grands
oubliés que sont
John Dewey et Roger
Cousinet. Mais leur pratique réflexive n'est
pas passée dans les actes; cela est malheureusement valable
pour la totalité de leur oeuvre et pas seulement pour le jeu.
La position d'un grand pédagogue comme Freinet est
d'ailleurs révélatrice. Lui aussi
reconnaît l'importance du jeu pour l'enfant...mais en dehors
de l'école. Il dénonce même les
excès du jeu dans notre société (le
"jeu-haschich" qui, selon lui, recouvre non seulement les jeux grand
public comme les jeux de hasard mais également la
littérature d'évasion, la radio, le
cinéma...). Jean-Marie L'Hôte a
qualifié plus tard cette invasion du jeu "ludisme". Freinet
se montre donc réservé envers la
démarche des pionniers comme Montessori, ce qu'il nomme le
"jeu-travail" (le jeu pédagogique qui amène
à apprendre). Il lui préfère le
"travail-jeu" : le travail doit devenir un besoin aussi naturel que le
jeu pour le petit enfant, un travail sans tyrannie, sans exploitation,
sans aliénation, un travail qui ait du sens pour chacun et
pour la communauté (dans "L'éducation au
travail") et dans lequel on s'investirait aussi naturellement et avec
autant de plaisir que dans un jeu . On trouve donc là un
surprenant mélange de marxisme, de morale et de
"jansénisme laïque", pour reprendre la belle
expression de M. Mauriras-Bousquet, c'est à dire une
méfiance viscérale à
l'égard du résultat obtenu sans peine.
On aurait pu croire que l'invention des jeux de simulation dans la
seconde moitié du 20e s. soit
l'occasion de renouveler la pensée
pédago-ludique... Hélas, malgré de
multiples initiatives (très souvent anglo-saxonnes), le jeu
pédagogique est resté une pratique minoritaire
qui semble intéresser bien peu d'enseignants. Il est
d'ailleurs notable que les professionnels de l'éducation qui
se sont lancés dans cette aventure pour leurs classes soient
très souvent d'anciens joueurs (lors de leur adolescence
notamment). C'est ce souvenir qui les a motivés pour
introduire le jeu en classe et très rarement l'inverse (un
souci de renouvellement pédagogique qui aurait
amené au jeu). C'est d'ailleurs le cas de vos serviteurs et
d'une bonne proportion des stagiaires que nous avons croisés
lors de nos formations. Cette maigreur de la pensée
pédagogique contemporaine envers le jeu fait d'ailleurs la
joie des professeurs stagiaires qui rédigent un
mémoire professionnel sur une expérience de jeu
en classe : contrairement à des domaines
pléthoriques, voire bavards comme l'évaluation ou
la motivation (et depuis peu de temps l'ordre et la discipline), les
ouvrages de la bibliographie de leur travail se comptent sur les doigts
d'une main.
Alors ? Nous n'attendons pas, passifs et paralysés, Godot
sur notre banc, mais si les sciences de l'éducation venaient
voir dans nos classes, ils y trouveraient de quoi travailler.
| Selon
Caillois
(ressources),
le jeu est une activité |
Or
le jeu en
classe est une activité |
| LIBRE |
CONTRAINTE (tout le
monde joue !) |
| SEPAREE du reste de
l'activité quotidienne |
RELIEE (au reste du
programme) |
| INCERTAINE |
PREVISIBLE (pour
l'enseignant) |
| IMPRODUCTIVE |
PRODUCTIVE (et
même
évaluable) |
| REGLEE |
REGLEE (mais le
moins possible
pour préserver la jouabilité) |
| FICTIVE |
SIMULATIONNISTE
(parfois) |
Nous n'avons certes pas la prétention d'avoir bouleversé ni la pédagogie ni la ludologie, mais tous les jeux proposés sur ce site ont apporté une plus-value aux classes qui les ont pratiqués. Et le plus surprenant c'est que les élèves sont persuadés de jouer... alors ?