Les
aventures d’Ulysse
Ulysse (...) fit le récit des mésaventures qu'il avait rencontrées
depuis son départ de Troie :
1. Les Cicones
« Après notre départ de Troie, le vent me porta, tout d'abord,
chez les Cicones* où de nombreux compagnons périrent dans d'horribles combats.
Après notre victoire, j'avais donné l'ordre à mes hommes de fuir, mais ceux-ci
voulurent profiter du pillage. Très vite, des renforts ennemis arrivèrent
et de nombreux guerriers furent tués. Je repris la mer rapidement, avec quelques
compagnons, contents d'avoir échappé à la mort mais accablés d'avoir perdu
beaucoup des nôtres. Nous repartîmes sur les flots tumultueux en direction
d'Ithaque, mais le destin nous réservait encore bien d'autres périls.
2. Les Lotophages
« Une tempête se leva ; elle brisa une partie des mâts et déchira
la voilure. Nos navires dérivèrent pendant neuf jours. Puis nous abordâmes
sur l'île des Lotophages*. Les Lotophages sont un peuple curieux. Il se nourrît
de la fleur de lotus, qui a le pouvoir de donner l'oubli. Après quelques
jours passés dans cette île, je dus attacher certains de mes hommes qui avaient
goûté à cette plante ans bancs de la nef et les forcer à embarquer car ils
étaient près d'oublier leurs demeures et leur patrie.
3. Le cyclope
« Une aventure plus périlleuse encore nous attendait dans l'île
des Cyclopes*. (....)Nous parvînmes à la grotte de l'un des Cyclopes qui
seul à l'écart prenait soin de son troupeau. (...). Nous entrâmes pour explorer
ses richesses. (...) « Nous attendions, dans son antre son retour et celui
du troupeau. Quand il revint du pâturage, nous nous cachâmes, épouvantés
par le fracas de sa marche, dans le fond de la grotte. « II poussa dans la
caverne toutes les brebis qu'il devait traire et laissa dehors les béliers
et les boucs, dans un enclos. Puis il souleva un énorme bloc de pierre et
le plaça contre l'entrée. Nous fûmes, alors, enfermés avec lui pour la nuit
« Le Cyclope géant s'assit et commença de traire les brebis et les chèvres
bêlantes ; puis il versa le lait dans les vases pour son repas du soir. Enfin,
en se dirigeant vers le fond de l'antre pour allumer du feu, il nous vit.
(...) je lui demandai, au nom des dieux, l'hospitalité. Il nous répondit
alors : « "Etrangers insensés, je ne vous offrirai pas l'hospitalité au nom
des dieux, car les Cyclopes se moquent bien des dieux, ils sont beaucoup
plus forts qu'eux. Je vous mangerai plutôt et Je n'épargnerai aucun de vous."
(...)Il se jeta sur mes compagnons, en saisit
deux et les écrasa contre terre comme des petits chiens. Et, les coupant
membre à membre, il prépara son repas. Il les dévora (.....)« Au matin, le
Cyclope saisit, à nouveau, deux de mes compagnons et prépara son repas. Dès
qu'il eut mangé, il emmena paître son troupeau sur la montagne. Et je restai,
méditant une action terrible et cherchant comment nous venger avec l'aide
d'Athéna. « La grande massue du Cyclope gisait au milieu de l'enclos. C'était
un véritable tronc d'olivier, gros comme le mât d'une de nos nefs. Je taillai
le bout de l'épieu en pointe (...). Le soir, le Cyclope revint, il poussa
ses troupeaux dans la vaste caverne, ferma l'entrée avec l'énorme pierre,
et se remit à traire les brebis et les chèvres bêlantes. Puis il plaça chaque
petit sous sa mère. Ayant achevé ce travail à la hâte, il dévora de nouveau
deux de mes hommes et prépara son repas. Alors je lui proposai, après qu'il
eut mangé, de goûter au vin que nous portions dans nos outres. Quand il l'eut
goûté, il m'en redemanda encore. Il l'apprécia tant qu'il en but trois fois.
Et lorsque le vin eut troublé son esprit, il me demanda mon nom afin de me
récompenser pour ce nectar. Je lui répondis ainsi :« "Cyclope, tu me demandes
mon nom. Je vais te le dire et tu me donneras ta récompense. Mon nom est
Personne. Mon père et ma mère, et tous mes compagnons me nomment Personne,"
Le monstre poursuivit
:
"Eh bien, je mangerai
Personne après tous ses compagnons. Ceci sera la récompense que je lui réserverai."
II parla ainsi, et
il tomba à la renverse, gisant, emporté par le sommeil et l'ivresse. Aussitôt,
je mis l'épieu sous la cendre pour l'échauffer et rassurai mes compagnons
épouvantés pour qu'ils ne m'abandonnent pas. À ce moment-là, un dieu nous
inspira un grand courage et, ayant saisi l'épieu par le bout, nous l'enfonçâmes
dans l'œil du Cyclope. Le sang chaud gicla de son
œil, et la vapeur de sa pupille en feu brûla paupière et sourcil. Le monstre
hurla horriblement et les rochers en retentirent. Nous nous enfuîmes terrorisés.
Le géant réussit à arracher l'épieu et appela les Cyclopes qui habitaient
les cavernes voisines. Accourant de tous côtés, ils lui demandèrent pourquoi
il se plaignait et qui tentait de le tuer. Le monstre
leur répondit :
" mes amis, qui tente de me tuer ? Personne."
Les autres Cyclopes
remarquèrent :
"Si tu es seul et si personne ne te fait violence, alors nous ne
pouvons rien pour toi. Tu n'as qu'à faire appel à un dieu."
Et Je ris de voir
comment mon nom et ma ruse les avaient trompés. Cependant, nous n'étions
pas encore sortis de la caverne. Le Cyclope gémissait, et souffrait de cruelles
douleurs, mais à tâtons, il retira le rocher de l'entrée et s'assit dans
le passage. Il étendit les bras, essayant d'attraper ceux qui voudraient
sortir avec les brebis. Mais j'étais plus habile et je méditai un nouveau
tour. Un grand danger nous menaçait et je réfléchissais à sauver la vie de
mes compagnons et la mienne.
Les béliers étaient
forts et laineux, d'une laine couleur violette. Je les attachai par trois
; celui du milieu portait un homme attaché sur le ventre et les deux autres,
de chaque côté, le cachaient. Pour moi, je choisis un bélier, le plus grand
de tous. Je le tenais par le dos, suspendu sous son ventre, et je saisis
fortement de mes mains l'épaisse toison.
Lorsque l'aurore aux doigts de rosé parut, le Cyclope, aveugle
désormais, poussa les mâles des troupeaux au pâturage. Il tâta, au passage,
le dos de tous les béliers, ne s'apercevant point que mes compagnons étaient
liés sous le ventre des animaux laineux. Le Cyclope était étonné que le
bélier fût le dernier à sortir, et il le poussa dehors, me libérant ainsi
de la grotte sans le vouloir. Lorsque nous fûmes loin de lui, je détachai
mes hommes et nous poussâmes le troupeau jusqu'à notre navire »
4. Dans l’île d’Eole.
Ulysse et ses compagnons firent étape sur l'île du dieu Eole*.
Celui-ci, très bienveillant, leur fut d'un très grand secours. Eole, qui
vivait dans l'île, avec ses six filles et ses six fils, les accueillit pendant
tout un mois et les traita avec obligeance. Sa table était toujours chargée
de douceurs innombrables. Quand vint le moment du départ, il fit présent
à Ulysse d'une outre, faite de la peau d'un bœuf de neuf ans, dans laquelle
il enferma le souffle des vents tempétueux qui provoquent les naufrages.
Éole, en effet, était le maître des Vents et il avait le pouvoir de les lever
ou de les apaiser à sa volonté. Il attacha solidement cette outre, avec une
splendide corde d'argent, au navire d'Ulysse, afin qu'il n'en sortît aucun
souffle. Il envoya seulement le zéphyr pour conduire calmement l'équipage
vers la terre de leur patrie.
Cependant, le destin en décida tout autrement. (...) Ulysse s'était
endormi ; ses compagnons en profitèrent pour se concerter. L'outre bien fermée
et bien attachée par le dieu Eole ne contenait-elle pas de l'or ou de l'argent
? Ils se sentaient jaloux d'Ulysse, eux qui rentraient dans leurs demeures
les mains vides. Ils ouvrirent l'outre et, aussitôt, tous les vents s'en
échappèrent. Et la tempête furieuse se leva, les emportant sur la mer, loin
de la terre de
leur patrie. (...)
5. chez Circé
ils naviguaient, désespérés, regrettant leur propre folie, lorsqu'ils
abordèrent l'île de la magicienne Circé.(...). L'île était petite ; ils trouvèrent
rapidement, au fond d'une vallée, la demeure de Circé. Ils furent accueillis
par des loups et des lions qui leur firent fête en agitant la queue, comme
de braves chiens. Effrayés, les envoyés d'Ulysse s'arrêtèrent devant les
portes de la magicienne. Us entendirent de loin sa voix mélodieuse, car elle
chantait en tissant et tous les murs résonnaient de sa très belle voix.
Ils appelèrent. La magicienne sortit et les invita aussitôt dans
sa maison, leur ouvrant ses belles portes. Tous furent imprudents et la suivirent,
sauf un des hommes qui resta seul dehors, ayant soupçonné quelque piège.(...)
Imprudemment, ils burent et mangèrent ce qu'elle leur offrait. Alors, la magicienne
les frappa d'une baguette magique et, aussitôt, ils furent transformés en
porcs. Elle les poussa de sa baguette dans la porcherie et les enferma. (...)Heureusement,
l'homme qui n'était pas entré dans la demeure de Circé put aller prévenir
Ulysse et lui décrire le sort terrible de ses compagnons. (...) Ulysse décida
de se rendre seul à la demeure de l'empoisonneuse Circé. En chemin, il rencontra
le dieu Hermès à la baguette d'or, (...). Le Jeune dieu lui prit la main
et lui dit : « Malheureux Ulysse, si tu veux délivrer tes compagnons de Circé,
tu n'y réussiras pas seul car tu risques d'être transformé toi aussi en cochon-
Mais Je vais te venir en aide. Prends ce breuvage excellent avant d'approcher
de ]a maison de la déesse»(......) Tandis qu'Ulysse marchait vers la demeure
de Circé, mille pensées bouillonnaient dans sa tête. Une fois devant la porte,
courageux et confiant, il appela la magicienne. Elle sortit aussitôt et,
ouvrant ses belles portes, elle l'invita. Elle le pria de s'asseoir et, aussitôt,
elle prépara dans une coupe d'or un breuvage. Elle y mêla le poison. Tandis
qu'il buvait, elle le frappa une première fois de sa baguette magique, prête
à le voir se transformer en cochon, comme ses compagnons. Mais, Ulysse, protégé
par le remède d'Hermès, fit ce que le dieu lui avait dit. Il se Jeta sur
la déesse, et brandit son épée, comme s'il voulait la tuer. Circé, devinant
qui était cet homme, l'invita à s'étendre avec elle sur sa couche et à devenir
son amant. Ulysse, prévenu par le dieu Hermès, resta prudent et rusé. Il
fit jurer à la magicienne qu'elle ne lui ferait aucun mal et qu'elle ne chercherait
à lui tendre aucun piège lorsqu'il serait allongé à son coté. Circé fit alors
préparer, dans le plus grand luxe, par ses servantes, le lit et le repas.
Mais lorsqu'elle vit qu'Ulysse restait assis sans manger et plein de tristesse,
elle lui en demanda la cause. Et Ulysse lut répondit qu'il ne lui suffisait
pas d'être sain et sauf et comblé, mais qu'il désirait aussi qu'elle délivre
ses compagnons.Dès qu'il eut parlé ainsi, Circé sortit de sa maison, sa
baguette magique à la main. Elle ouvrit les portes de la porcherie et fit
sortir les hommes d'Ulysse, semblables à des porcs de neuf ans. Elle frotta
chacun d'eux d'un baume et, aussitôt, leurs soies tombèrent ; ils redevinrent
des hommes plus Jeunes et plus grands qu'auparavant. Reconnaissant Ulysse,
ils pleuraient de joie et la demeure retentit de leurs sanglots.
La magicienne, elle-même, fut prise de pitié et les invita à séjourner
dans sa demeure aussi longtemps qu'il leur plairait. (...) Ulysse et ses
compagnons restèrent là toute une année, mangeant les chairs abondantes et
buvant le doux vin.
Mais, à la fin de l'année, (...) Ulysse supplia la magicienne
de favoriser son retour. Il eut le cœur brisé et sanglota longtemps lorsque
Circé lui annonça qu'il devrait d'abord accomplir un long voyage au royaume
des morts avant d'atteindre son pays. Il irait y consulter le devin aveugle
Tirésias, pour connaître le chemin du retour.
6. Le pays des morts
Là, ils découvrirent un pays couvert d'un voile de brouillard,
où jamais le soleil ne faisait descendre ses rayons. Ils échouèrent le bateau,
sortirent le bétail et longèrent les eaux de l'océan jusqu'à l'endroit prévu.
Une fois parvenu dans la contrée que lui avait indiquée Circé, Ulysse exécuta
ce que la magicienne lui avait ordonné. (...) Enfin l'âme de Tirésias s'approcha
d'Ulysse tenant un sceptre d'or, et le reconnut. Tirésias but dans la fosse
le sang des sacrifices et lui par ainsi: « Tu désires un doux retour, Ulysse,
mais un dieu te le rendra pénible. Poséidon est irrité contre toi parce que
tu as aveuglé son fils, le Cyclope. Tu subiras de
nombreuses épreuves en mer, dont tu échapperas seul, car tous tes compagnons
mourront. Tu échapperas seul, et tu reviendras, misérablement, ayant perdu
ton navire et tes compagnons, sur une nef étrangère. Tu trouveras le malheur
dans ta maison. Des hommes orgueilleux et arrogants consument tes richesses,
cherchant à épouser la femme et lut offrant des présents
en ruinant ta demeure par leurs rapines1. Mais tu te vengeras et tu les puniras
de leurs outrages. «Je te prédis, enfin, une heureuse vieillesse et le bonheur
pour ton peuple. Puis la douce mort te viendra de la mer. »
7. les sirènes
(....) Lorsque l'aube aux doigts de rosé
parut, nous repartîmes sur les flots dangereux. Après avoir navigué quelques
jours, nous approchâmes de l'île des sirènes. Les sirènes sont des créatures
dangereuses, envoûtant les navigateurs par leur chant et les entraînant
dans la mort. Pour échapper à leur charme maléfique, je fis ce que la magicienne
m'avait dit : je bouchai les oreilles de mes compagnons avec de la cire
molle de peur qu'ils n'entendent le chant des sirènes. Et je leur demandai
de lier mes pieds et mes mains au mât de la nef. Puis les hommes frappèrent
de leurs avirons la mer écumeuse. Lorsque les sirènes nous aperçurent, elles
tentèrent de nous charmer par leur voix mélodieuse.
"Viens, ô Ulysse,
chantaient-elles, arrête ton navire, afin d'écouter notre voix. Aucun homme
ne dépasse notre île sur sa nef noire sans écouter notre douce voix ; puis
il s'éloigne plein de joie, et de connaissances car nous savons tout ce qui
arrive sur la terre nourricière-'1
Elles chantaient ainsi,
faisant résonner leur belle voix et mon cœur battait dans ma poitrine car
je voulais les entendre. Je fis signe à mes compagnons de me détacher, mais,
selon les ordres de Circé, ils agitèrent plus ardemment leurs avirons et deux
d'entre eux me chargèrent de liens plus solides encore. Lorsque nous eûmes
dépassé le rocher des sirènes et que nous n'entendîmes plus leur voix, ni
leur chant, mes compagnons retirèrent la cire de leurs oreilles et me détachèrent.
Mais à peine avions-nous laissé l'île derrière nous qu'un nouveau péril nous
attendait.
8.Charybde et Scylla
Nous vîmes de la fumée s'élever d'un rocher, des tourbillons et
des vagues, et nous entendîmes un grondement immense. Frappés de crainte,
mes compagnons lâchèrent les avirons de leurs mains ; le courant commençait
à emporter la nef. Je les exhortai à reprendre la route et je leur rappelai
les périls bien plus graves qu'ils avaient connus. Je ne leur dis pas, cependant,
qu'ils se dirigeaient vers un des écueils dangereux décrits par la magicienne,
de peur qu'épouvantés, ils n'abandonnent les avirons pour se cacher dans
le fond du bateau.
Nous venions en effet
de dépasser le terrible rocher de Charybde*, qui engloutissait l'eau et la
recrachait en bouillonnant et en mugissant. Nous pensions avoir échappé à
la mort, mais apparut alors l'horrible écueil de Scylla* qui, selon les pré-
dictions de Circé, entraînerait dans la mort plusieurs de mes compagnons.
L'horrible Scylla arracha six marins de la nef et les dévora immédiatement.
J'entendis leurs cris et vis leurs mains tendues. Ce fut l'image la plus terrible
que t'ai rapportée de toutes mes aventures périlleuses sur la mer. Us m'appelaient
encore, criant mon nom pour la dernière fois avec désespoir. Je ne pouvais
cependant pas les distinguer car la vapeur, des vagues immenses et du brouillard
s'étaient répandus.
9. l’île d’Hélios
Lorsque nous eûmes
fui les deux écueils dangereux de Charybde et Scylla, nous abordâmes dans
l'île du dieu Hélios*. Dans cette île, , vivaient de superbes bœufs et troupeaux
de moutons. Alors que nous étions encore en mer, sur la nef noire, nous entendîmes
leurs mugissements et leurs bêlements. Mais la parole du devin aveugle Tirésias
et de la magicienne Circé me revint en mémoire. Et tristement j'appris à
mes compagnons ce que m'avaient dit Tirésias et Circé, car ils avaient prédit
un grand malheur si nous pénétrions dans cette île. Les hommes de l'équipage
étaient accablés de fatigue mais l'un d'eux me répondit :
"Tu es dur pour nous,
ô Ulysse. Ta force est grande et tes membres ne sont jamais fatigués, et
tout te semble de fer. Tu ne veux pas que tes compagnons, rompus de fatigue
et de sommeil, descendent à terre, dans cette île où nous aurions pris un
repas abondant. Et tu ordonnes que nous errions à l'aventure, pendant toute
la nuit, sur la sombre mer ! Mais nous courons à la mort. Arrêtons-nous donc
et préparons notre repas auprès de la nef rapide. Nous y remonterons demain,
au matin, et nous reprendrons la course sur la vaste mer." (...) le vent
souffla durant tout un mois. Aussi longtemps que les hommes eurent du pain
et du vin rouge, ils s'abstinrent des bœufs qu'ils désiraient vivement. Et
quand les vivres furent épuisés, ils furent contraints de pêcher les poissons
de la mer et d'attraper les oiseaux qui tombaient entre leurs mains. Pendant
tout ce long mois, la faim tourmenta leur ventre.C'est alors que je partis
seul pour supplier les dieux et leur demander de nous montrer le chemin du
retour. Je m'enfonçai dans l'île, laissant mes compagnons auprès de la nef.
Je lavai mes mains à l'abri du vent et je priai tous les dieux de l'Olympe.
En réponse, les dieux répandirent un doux sommeil sur mes paupières. Un des
hommes de l'équipage inspira à mes compagnons une idée fatale : plutôt que
de mourir de faim dans cette île déserte, il leur suggéra qu'il serait préférable
d'affronter les flots et les périls que leur enverraient les dieux. Ses paroles
soulevèrent l'enthousiasme des hommes qui l'applaudirent. Et, aussitôt, ils
volèrent les meilleurs bœufs du dieu Hélios qui paissaient non loin du navire.
Ils les sacrifièrent aux dieux immortels et, aussitôt après avoir prié, ils
rôtirent les cuisses grasses et les entrailles des bœufs.
Le doux sommeil quitta mes paupières. Je me levai, pressé de retrouver
la nef et mes compagnons. Lorsque Je m'approchai du port, Je sentis une
douce odeur de viande rôtie. En gémissant, je compris le grand malheur qui
allait s'abattre sur mes hommes et je priai les dieux immortels de les épargner.
Je leur fis des reproches violents mais il était trop tard pour remédier
à leur faute, les bœufs étaient morts et les dieux manifestaient déjà leur
colère par des prodiges terribles ; les peaux rampaient comme des serpents,
les chairs mugissaient autour des broches, cuites ou crues ; on eût dit la
voix des bœufs eux-mêmes. Nous poussâmes aussitôt la nef à la mer. Mais,
dès que nous eûmes déployé les voiles et quitté l'île, les dieux abattirent
sur nous une série de catastrophes auxquelles il nous était impossible d'échapper.
Une nuée épaisse enveloppa la nef et, au-dessous, la mer devint noire. La
tempête rompit îes deux étais' du mât qui tomba dans le fond du navire avec
tous les haubans1. Il fracassa la poupe, brisant tous les os de
la tête du pilote qui tomba à l'eau, semblable à un plongeur. Quelques instants
après, la foudre frappa la nef qui tourbillonna et s'emplit d'eau. Tous
les hommes furent précipités à la mer. Semblables à des corneilles marines,
ils furent engloutis par les hautes vagues et aucun dieu ne leur permit d'échapper
à la mort.
10. chez Calypso
Je restai seul debout sur le bateau, que les flots emportaient
à leur gré. Le mât rompu, je dérivai par la force des vents. Il ne me restait
plus que mes mains pour avirons et je fus entraîné ainsi pendant neuf jours.
La dixième nuit, les dieux me poussèrent vers Calypso qui me recueillit et
me retînt dans son île. Et maintenant me voici parmi vous. »